Magazine Club Energie Sia Conseil : Faut-il renforcer le rôle de l'Europe dans les choix énergétiques nationaux?

Sécurisation de l’approvisionnement, maintien de la compétitivité économique et développement durable : tels sont les objectifs majeurs des politiques énergétiques nationales. Dans quelle mesure une meilleure coordination européenne pourrait nous rendre collectivement plus fort ? Et comment déclencher une dynamique davantage communautaire dans ce domaine si stratégique ?

La décision récente de l’Allemagne et de l’Italie de sortir du nucléaire civil prise et annoncée de manière unilatérale, sans concertation préalable ni avec l’Europe, ni avec les pays voisins nécessairement impactés – illustre l’absence patente d’une politique commune de l’énergie, et plus encore d’une volonté des Etats-membres de s’inscrire dans une réelle démarche concertée. Les divers gisements de ressources naturelles, doublés de choix historiques différents, ont en effet conduit à des paysages énergétiques extrêmement variés au sein de l’Union Européenne, augmentant les difficultés de collaboration. Pourtant, les 500 millions d’Européens, soumis à une dépendance énergétique toujours croissante, et soucieux de maintenir leur pouvoir d’achat, peuvent-ils réellement se passer d’une absence de vision commune ?

L’Europe de l’Energie : une volonté historique non aboutie

L’ambition de construire une Europe de l’énergie a constitué l’acte fondateur de l’Europe. A l’issue de la seconde guerre mondiale, la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) et le traité Euratom prévoyaient de partager les ressources en charbon et les efforts de développement de l’énergie nucléaire. Ces aspirations louables n’ont pas débouché sur des résultats significatifs, notamment en raison de la prééminence des intérêts nationaux.

Et par la suite, la question de l’énergie n’a été adressée que de manière partielle, poursuivant des objectifs ponctuels sans une approche globale. La création du marché intérieur et la politique de la concurrence ont abouti à des mesures de libéralisation des marchés de l’énergie et à un renforcement des investissements de transport transfrontalier de l’énergie. La politique environnementale et la priorité donnée à l’effort de réduction des émissions de CO2 ont débouché sur la mise en place d’un marché d’échange des quotas carbone en 2005 et à la ratification du « Paquet Energie Climat » en 2008, fixant pour chacun des Etats-membres des objectifs contraignants en termes de développement des énergies renouvelables, ainsi que des cibles de réduction de la consommation d’énergie, à même d’influencer indirectement les choix des politiques énergétiques nationales.

On peut enfin évoquer la création en 2009 d’une Agence pour la Coopération des Régulateurs de l’Energie (ACER), le groupement privé ENTSO, les programmes R&D mis en route dans des technologies innovantes (PCRD, EIE..), ou encore la définition d’une feuille de route pour une énergie décarbonée en 2050.
S’il est donc indiscutable que certaines avancées ont été réalisées, les bases d’une réelle politique commune qui adresserait les aspects stratégiques de l’énergie ne semblent toujours pas en place. Et ce, malgré les bénéfices d’une réflexion commune autour de problématiques partagées.

Les atouts d’une action concertée face à des enjeux énergétiques majeurs

Les trois défis majeurs à relever par chacun des pays européens sont de taille : d’une part, assurer la sécurité d’approvisionnement et limiter la dépendance vis-à-vis des fournisseurs ; d’autre part, maintenir le prix de l’énergie à un niveau raisonnable, qui ne pénalise pas la compétitivité économique de l’Europe; et enfin, évoluer vers des modèles énergétiques plus respectueux de l’environnement.

La situation de dépendance de l’Europe, grosse consommatrice et faiblement productrice d’énergie, est très préoccupante. De 1994 à 2009, le taux de dépendance énergétique de l’UE est passé de 43% à 54%, ce qui expose de plus en plus les pays européens à deux risques majeurs : la rupture d’approvisionnement – dont la crise russo-ukrainienne du gaz de janvier 2009 a donné une inquiétante illustration – et une forte fluctuation des prix du marché mondial résultant d’une tension grandissante entre l’offre et la demande tirée par les grandes économies émergentes – la Chine et de l’Inde deviennent ainsi de sérieux concurrents dans la négociation de nouveaux contrats.


Dépendance énergétique Européenne
(Cliquer pour agrandir)

Les pays européens gagneraient à mieux collaborer dans le domaine énergétique. D’abord, un front uni européen disposerait d’un meilleur rapport de force qu’un morcellement de petits pays dans les négociations avec les grands fournisseurs de gaz et de pétrole. Cela permettrait d’éviter que la Russie ne profite des désaccords européens pour négocier des contrats bilatéraux à prix fort et aille jusqu’à mettre en péril des projets de développement de gazoduc qui permettraient à l’Europe de diversifier ses sources d’importation (projet Nabucco).

Ensuite, avoir un territoire européen globalement renforcé en capacités de stockage et d’interconnexions, dans un contexte de mix énergétiques très variés d’un pays à l’autre, permettrait une gestion plus optimale des ressources, y compris en temps de crise énergétique, ce qui pourrait limiter à la fois le risque de rupture d’approvisionnement et les hausses importantes de prix. D’ailleurs, la part croissante des productions intermittentes de type renouvelable crée naturellement davantage d’interdépendances transfrontalières, sans compter que la variété géographique des pays en termes d’ensoleillement, de vent, de température, et que les différences dans les habitudes culturelles, par exemple le décalage des pointes de consommation entre la France, l’Espagne et l’Allemagne, plaident également pour une gestion plus concertée à court et à long terme des ressources énergétiques. Enfin, la promotion d’un modèle énergétique décarboné, dont l’Europe s’est fait le chantre, génère des opportunités industrielles locales bienvenues dans un contexte économique difficile ; pour se positionner durablement face à la concurrence internationale qui monte déjà en puissance, par exemple dans le solaire et l’éolien, la construction de filières à l’échelle européenne paraît plus pertinente qu’au niveau national.


Des mix de production très variés entre pays
(Cliquer pour agrandir)

Comment construire l’Europe de l’énergie ?

Il s’agit désormais de voir dans la diversité énergétique de l’Europe un atout, qu’il convient de mettre en valeur à travers la mise en place d’organismes davantage structurants. Un premier pas concret serait la formulation à l’échelle de l’Union d’un plan pluriannuel de programmation d’investissement en cohérence avec les intérêts stratégiques de l’Europe. Ces investissements concerneraient le bouquet des moyens de production d’énergie, mais également les réseaux de transport et de distribution, ainsi que les capacités de stockage. L’étape suivante serait alors de lancer une entité opérationnelle de gestion et de surveillance qui permettrait une meilleure coordination au quotidien des flux transfrontaliers et de la gestion des stocks au niveau européen.
La constitution de filières technologiques d’excellence devra passer par une politique de R&D mieux coordonnée entre pays. Il paraît également pertinent de laisser un champ d’action à des initiatives intergouvernementales, permettant l’émergence de thèmes chers à plusieurs pays, avant de s’inscrire dans un cadre communautaire.

Pour dépasser les frilosités nationales qui semblent actuellement de mise, l’Europe doit désormais trouver le bon ton pour embarquer l’ensemble des pays Européens. L’énergie est une question essentielle, touchant directement à la compétitivité de l’espace européen et le maintien de son niveau de vie. Si aucun progrès conséquent n’est fait dans la mise en œuvre d’une politique énergétique commune, l’Europe pourrait dépendre à 70% d’énergie importée d’ici 2030, selon la Commission Européenne. Et comment prétendre diminuer la dépendance énergétique sans inscrire l’énergie en priorité d’action de politique extérieure et de sécurité, ni se préoccuper des choix des pays européens en matière de bouquet énergétique ? Les engagements environnementaux ambitieux de l’Europe plaident aussi pour une concertation considérablement accrue entre Etats-membres en matière énergétique. Le défi de mise en œuvre est de taille, mais pourrait fournir, à travers la formulation et la mise en œuvre d’une ambition partagée, le fondement d’un renouveau de l’Europe.

Sia Conseil

Articles dans : Dossiers,Electricité,Magazines,Métiers,Présidentielles 2012,Secteurs

Aucun Commentaire » | 17 avril 2012 | Envoyer Envoyer | Print This Post

Laisser un commentaire

Great Place To Work France 2013
Gas in Focus
Découvrez Gas in Focus sur www.gasinfocus.com : un observatoire de référence sur le secteur du gaz naturel, fruit du partenariat entre Sia Partners et GRTgaz.
Suivez nous sur Twitter !




Connexion

Formations
Études

Articles populaires

Liens Partenaires

Blogs Sia Partners
Abonnement


Abonnement

Blogs Sia Partners

Liens Partenaires